Quand Harvey Weinstein…

… signe TS Spivet pour les États-Unis, il a vu le film terminé. Gaumont a bien précisé qu’ayant le final cut, je ne changerai pas une image. Ce qui ne l’empêche pas de commencer son harcèlement moral afin de remonter le film à sa façon. Comme il fait systématiquement avec tous les films.

Il avait déjà essayé en 1991 avec Delicatessen. Un monteur anglais était venu chez moi avec tout un cahier de suggestions de coupes. Il enlevait la scène du lit qui grince, les suicides de Mme Interligator, bref toutes les séquences les plus drôles. Caro et moi avions écouté patiemment et suggéré une coupe en plus : “Vous enlevez nos noms du générique”. Le monteur était reparti en agitant le doigt : “Vous aurez des nouvelles d’Harvey Weinstein !” Dès lors, je m’attendais à retrouver un matin la tête de mon chien coupée dans mon lit… Finalement, n’ayant pas encore signé avec UGC, il sortira le film sans coupe et il deviendra malgré lui un film culte. Pareil pour Amélie 10 ans plus tard. Nous aurons 5 nominations aux Oscars. Pas de chance, c’est cette année que l’Académie, fatiguée des “abus” de Weinstein pour collecter les voix, décide de boycotter leurs films. “Nous ne voterons pas pour Amélie” titrent les magazines professionnels américains. Woopy Goldberg, présidente de la cérémonie, va passer toute la cérémonie à se foutre de la gueule de Weinstein. Résultat, sur 19 nominations, un seul Oscar.

Weinstein est comme un galeriste qui dirait au peintre : “Les Américains n’aiment pas le vert, je vais demander à l’encadreur de mettre du bleu”… Weinstein en fait une question de pouvoir. Comme un chien qui pisse sur son arbre, il DOIT remonter tous les films qu’il achète.

De plus, il a imposé à Gaumont ce qu’on appelle un “holdback”, ce qui signifie qu’aucun pays non francophone ne peut sortir le film avant lui. Spivet va donc rester bloqué pendant huit mois. Le holdback prenant fin en juin, certains pays comme l’Angleterre ou l’Espagne le sortent en pleine coupe du monde. Raté.

Jean-Pierre Lelong s’en est allé sans un bruit

En 1987, Michael Cimino était en train de monter son film Le Sicilien. Ses monteurs son américains avaient un mal de chien à sonoriser des piétinements de chevaux paniqués. Trop de confusion, trop de poussière, trop de sabots, impossible de synchroniser correctement les bruits sur les images.

La monteuse française du film, Françoise Bonnot, a alors sans rien dire au réalisateur, apporté la séquence à Paris et l’a montrée à Jean-Pierre Lelong, génial bruiteur.

En deux trois mouvements, Lelong assisté de son fidèle Mario a, tel Terry Gilliam dans Sacré Graal, cogné l’un contre l’autre, peut-être pas des noix de coco, mais quelques instruments improbables sortis de ces valises surréalistes…

Cimino fut tellement épaté qu’il confia tout le bruitage du film à Jean-Pierre.

Pour avoir un aperçu du travail tellement extraordinaire de Lelong, jetez un œil à ce court extrait du making off du Long dimanche de fiançailles.

Dans les années 60, 70, n’existaient pas les “sound designer” équipés d’ordinateurs. C’est le bruiteur qui faisait en studio tout ce qui n’avait pas pu être capté sur le vif ou qu’il fallait refaire pour replacer dessus les dialogues dans les langues étrangères.

Mais là où Jean-Pierre Lelong était un pur génie, c’est que son travail ressemblait à un numéro du Cirque du Soleil. En effet, non seulement il recréait des sons et des bruits totalement réalistes à partir d’objets n’ayant rien à voir, mais il avait la particularité unique de le faire directement parfaitement synchro.

Il regardait une, deux fois l’image, repérait l’emplacement du son à exécuter sur des chiffres qui défilaient sous l’image, et c’était parti.

Il était rare qu’il s’y reprenne à deux fois. Il broyait des cagettes pour défoncer un ponton pour La Cité des enfants perdus, tordait les roues d’un cady récupéré dans un supermarché pour faire grincer la balançoire d’Amélie, jetait des écrous sur des peaux de tambour pour les cachets recrachés de Mme Interligator dans Délicatessen ou piétinait d’un pas de danseuse le parquet du studio, chaussé de ses vieilles godasses pourries, dont même Charlot n’aurait pas voulu… pour apporter la subtilité comme par enchantement des pas de Mathilde la boiteuse courant dans les herbes.

Et tout ça pile synchro au 24e de seconde !

C’était tout un spectacle de le voir. Mais sur les midi, quand la faim se faisait sentir, il ne s’agissait pas de gargouiller, car le bougre qui avait un sacré caractère vous fusillait d’un “Estomac” !

Jean-Pierre a fait tous mes films. Les dernières années étaient moins joyeuses, car la technique avait rendu un peu obsolète son génie de la synchro. Mais il a travaillé toute sa vie pour les plus grands. Il a même gagné un Oscar, a travaillé sur plusieurs James Bond, toujours avec le même sens du perfectionnisme.

Son dernier film aura été TS Spivet, et je suis fier de lui être resté fidèle.

Micmacs à Londres…

Depuis la sortie de Micmacs, j’ai commencé la promotion internationale, le film sortant dans le monde entier dans les prochains mois.
Le week-end dernier, Londres et Glasgow. Accueil très chaleureux, nouvelle affiche plutôt bien, rencontre avec un public des Bafta (Les Oscars Anglais… où j’avais eu 12 nominations avec Amélie, on avait gagné “meilleur script” et “meilleur décor”. Pour ce dernier, je garde un grand souvenir de la tête de nos concurrents perdants, les décorateurs de Lord of the ring, après la présentation de courts “clips” pour illustrer les nominations: décors épiques et grandioses pour Jackson, et pour nous: gros plan de la bille de verre qui vient desceller un carrelage dans la salle de bain d’Amélie !!!

londres

Rencontre avec le public également au British film Institut et au festival de Glasgow. Public très chaleureux, salles bondées…

Puis petit pince fesses à Londres organisé par les Bafta: Rencontre avec Lee Daniels (le talentueux réalisateur de Precious, que j’avais récompensé avec mon jury au festival de Deauville) et qui m’avouait que “oui, il m’avait piqué quelques plans dans Precious, mais que ce n’était rien à côté de son premier film où il m’avait piqué (gestes joints à la parole”) mon nez, ma joue, mon menton etc.”… Bon quand on inspire des gens de talent comme lui ou comme Adam Elliot, le fabuleux réalisateur de Mary and Max, que je vais rencontrer la semaine prochaine à Melbourne, ça va !

Où le réalisateur se demande si avoir du style est un défaut ou une qualité ?

J’aime les réalisateurs qui ont un style vraiment caractéristique. Il suffit de quelques secondes pour savoir qu’on est dans un film de David Lynch, d’Emir Kusturica ou de Tim Burton. De même pour les grands disparus : Sergio Leone, Orson Welles, Fédérico Fellini etc…

Ça ne veux pas dire que je ne trouve pas les autres réalisateurs intéressants. Un Roman Polanski par exemple est un grand metteur en scène et adapte son style à chaque film.

Sans vouloir me comparer à ces géants, je sais que je travaille de la première manière. Alors ça plait ou ça déplait. Il est amusant de constater que ce qui est souvent un reproche en France devient compliment dans les pays étrangers, spécialement dans les pays anglo-saxons.

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